CHELAKH LEKHA
Notre parachah nous met face à la question du rapport d’Israël à sa terre dans l’épisode des explorateurs. Deux extrêmes peuvent être décrits à partir de la manière dont les explorateurs décrivent cette terre (Nombres 13, 27-33).
D’abord l’autochtonie, exemplifiée par les peuples de Canaan : j’ai tous les droits sur cette terre, puisque j’y suis né et qu’un lien de sang me lie avec elle. C’est le rapport à la terre-mère, lien fusionnel premier, qui fait du droit un simple appendice de ce rapport fondateur et inaliénable à la terre. La force que me donne mon enracinement dans la terre fonde mon droit (Nombres 13, 28 et 31), et le droit n’est qu’une expression seconde d’un rapport de force premier.
Une des expressions les plus remarquables de ce rapport à la terre se retrouve aujourd’hui dans le principe de la souveraineté de l’Etat lorsqu’il est considéré comme absolu. Si je considère la souveraineté d’un Etat comme absolue, je ne puis alors dans aucun cas intervenir dans les affaires internes de cet Etat, y compris dans les cas où le droit y est bafoué sans restriction. On laisse donc faire, en fermant les yeux. Mais est-ce moralement justifiable et politiquement supportable ?
Face à ce type de relation, le peuple d’Israël, qui est né en exil (en Egypte), a développé une relation à la terre qui tend parfois à rejoindre l’autre extrême : le cosmopolitisme. Je n’ai aucun droit à la terre, puisque je n’y suis pas né et qu’aucun lien de sang ne me lie à elle. Je suis de partout et de nulle part, et peut donc me reconnaître et m’intégrer dans tous les lieux et toutes les sociétés sans me réduire à aucun. Liberté de mouvement du nomade face à l’enracinement du sédentaire.
C’est ce que disent les explorateurs par rapport aux Cananéens : « Nous fûmes à nos yeux comme des sauterelles, et ainsi fûmes-nous perçus à leurs yeux » (Nombres 13, 33). Ce qui caractérise les sauterelles, c’est qu’elles n’ont aucune attache sérieuse avec la terre : le vent les emporte où il veut ; un jour elles sont là, un autre elles se retrouvent parties vers d’autres horizons, sautant de patrie en patrie sans jamais en avoir aucune de fixe.
N’est-ce pas ce qu’Israël a vécu pendant ses deux milles ans d’exil ? Et qui l’empêche de réclamer des droits sur des terres où il a pourtant vécu parfois depuis plus de deux milles ans ? N’est-ce pas aussi ce que pensent beaucoup de nations face à ce retour d’Israël sur sa terre, qui leur semble être sans racines, et donc sans réelle profondeur historique et théologique ?
Mais une telle relation à la terre, si elle exprime bien l’exil, ses grandeurs et ses turpitudes, ne saurait satisfaire l’écrivain biblique. Pourquoi ? Parce qu’elle laisse intact le principe d’autochtonie et le renforce même dans ses prétentions, en lui laissant le champ libre.
Or le peuple d’Israël doit témoigner dans l’histoire face aux nations d’un autre rapport possible à la terre, qui ne soit pas fondé dans l’autochtonie, mais dans l’appel de la Transcendance, qui en tant que Créateur fonde tout droit possible (voir Rachi sur Genèse 1,1). Dès lors, ce nouveau rapport à la terre fondé par la Torah n’est plus immédiat, naturel, mais passe par la médiation d’une alliance qui fonde le droit et me lie ainsi désormais à la terre de manière contractuelle.
La souveraineté ne peut plus donc être absolue, car elle doit rester soumise à l’appel éthique de la Transcendance et à son exigence de justice : elle ne trouve plus son fondement dans la nature et dans l’être-sur-la-terre, mais dans la Torah et dans son exigence de justice universelle. Elle est donc révisable et critiquable face au droit et à son exigence de justice.
Bien sûr, il s’agit là d’un projet à inventer et à construire, en tâtonnant, non d’une réalité ou d’un état de fait. Et le peuple d’Israël se doit de montrer comment un tel appel universel à la justice peut s’incarner bon an mal an sur une terre, pour ainsi témoigner de la validité et de la pertinence de cet appel universel face aux nations.
Le problème en attendant, c’est que certaines nations, ne voulant pas entendre cet appel qui guide Israël et qui dérange leur prétention à la souveraineté absolue, préfèrent transformer le retour d’Israël sur sa terre en simple projet politique impérialiste d’expansion colonialiste, déniant et effaçant par-là toutes les autres dimensions de ce retour, sa complexité propre, et le défi fondamental qu’il essaye de relever pour l’ensemble de l’humanité : inscrire l’éthique au cœur même du politique, sans pourtant les confondre…