Du désert à la terre (promise), tel semble être le sens de l’histoire d’Israël. Le quatrième livre que nous commençons à lire désormais – le livre des Nombres -, est en effet nommé en hébreu « dans le désert ». Or originellement – avant la faute des explorateurs – il devait être le livre de l’entrée du peuple d’Israël sur sa terre. C’est pourquoi tout le début de ce livre est consacré à la mise en ordre du campement et à la fixation de son ordre de marche.
On apprend de cela que pour qu’Israël puisse entrer sur sa terre, il faut qu’il vienne du désert : il faut qu’il ait traversé le désert – que ce désert soit un désert réel ou le désert des nations – pour pouvoir grâce à cette expérience et en se souvenant d’elle entrer comme il faut sur sa terre.
L’expérience du désert constitue en effet une première relation avec la terre : celle-ci se révèle d’abord aride et sèche, sans vie et vide de sens – potentiellement absurde. C’est dans une telle situation que je prends conscience de ma soif infinie d’une parole qui permette d’orienter tout cela et donc de transformer cette terre aride en jardin cultivé : c’est parce que je découvre d’abord le monde comme absurde et vide – violent et injuste -, que je puis me sentir appelé à le travailler et à le cultiver afin de le faire advenir à un sens autre, transcendant.
L’expérience du désert – et de son absurde possible – devient ainsi l’expérience de base à partir de laquelle je prends conscience de l’importance d’une parole qui oriente et donne sens à ce qui de prime abord n’en a pas, ou peu : le désert est le lieu où la parole prend tout son sens, le lieu où sa résonnance devient infinie et me renvoie à l’Infini et à son interpellation.
C’est donc armé d’une telle expérience collective que le peuple peut commencer à se structurer et à s’organiser pour prendre possession de sa terre : cette prise de possession ne pourra plus être seulement politique ou économique, même si elle le sera aussi, comme pour n’importe quelle nation ; elle signifiera aussi et avant tout l’entrée sur la terre d’un projet spirituel orienté par un appel éthique, l’appel du Sinaï.
L’ordre du campement qui devra permettre cette entrée est bien d’abord politique : douze tribus – qui sont parfois appelée douze nations – forment la structure externe du campement, divisé dans les quatre directions de l’espace. Chaque tribu possède son drapeau, affirme sa propre identité et sa propre mémoire. Cette structure politique héritera de la terre et devra donc la travailler économiquement, la quadriller et la gérer de la meilleure manière possible – d’où un nombre impressionnant de lois concernant l’agriculture dans la Torah.
Mais au centre de cet ordre politique et économique se trouve un autre ordre qui n’appartient à personne, le sanctuaire, avec en son cœur le Saint des Saints où nul ne pouvait pénétrer, et qui constituait le lieu de résonnance de l’appel de la Transcendance, d’ l’appel éthique à la sainteté. Le cœur du projet d’entrée sur la terre est donc traversé par un appel qui doit résonner infiniment, et qui ne peut faire l’objet d’aucune prise définitive par personne. Aucun des douze tribus ne peut prétendre avoir un accès exclusif à ce projet, et seulement ensemble elles peuvent prétendre témoigner de lui.
Au-delà du politique donc, mais avec lui et comme fondant l’unité de son projet, doit pouvoir se faire entendre un appel qui oriente le peuple et qui lui donne souffle et dynamisme. Cet appel qui nous vient du désert – là où l’homme se retire pour laisser la place à un Autre – témoigne d’un sens qui en passera désormais nécessairement par l’humain et par son interprétation : c’est en répondant à cet appel que le peuple peut advenir à son propre sens, en se construisant et en se cultivant autour de lui, autour de ce centre qui parce qu’il nous échappe est aussi capable de nous réunir, ce centre que la Bible appelle du beau nom de Sion.