Au cœur de la dixième plaie, entre l’annonce de la mort des premiers-nés et sa mise en œuvre, apparaissent les premières mitsvot de la Torah, les premières exigences divines à l’encontre d’Israël comme peuple (Exode 12,1-20). Elles précèdent donc de peu – ou accompagnent – la naissance d’Israël comme peuple, c’est-à-dire la sortie d’Egypte dont la dixième plaie constitue le point de départ. Comme si les mitsvot étaient le lieu même où le peuple d’Israël sort d’Egypte et parvient par là à se structurer comme peuple dans son indépendance.Cela signifie d’abord que la sortie d’Egypte n’apparaît pas seulement dans la Torah comme un événement du passé qu’il conviendrait de pieusement commémorer : elle est constitutive du peuple et de son projet dans son actualité la plus urgente. Israël ne peut se constituer comme peuple qu’en s’efforçant sans arrêt de sortir de tout système politico-religieux qui conduit à l’aliénation de l’homme par l’homme, et en essayant de construire un autre modèle de société, où la libération, et la justice qui la structure, deviennent le leitmotiv central de la vie en commun, le cœur vivant de la nation, l’élan qui porte son projet et son désir de vivre en tant que peuple.
Cela signifie ensuite que les mitsvot – les exigences de l’Infini face à l’homme – sont les moyens de ce projet et de cet élan. Ce sont elles qui cherchent à structurer ce désir de libération pour lui permettre de se développer et de s’épanouir dans l’histoire malgré les forces nombreuses qui lui sont contraires et qui tentent de l’étouffer dans l’œuf. Elles ne répondent donc pas seulement à un désir d’épanouissement personnel, mais au-delà et avec lui à un désir de restructuration du politique autour d’un projet éthique digne de ce nom.
C’est pourquoi la première mitsvah de toute la Torah a trait au temps et à son comput (« ce mois-ci sera pour vous en tête des mois, il sera pour vous le premier des mois de l’année » Exode 12,2) : il faut que le premier mois de l’année, celui avec lequel on commence à compter – parce qu’il compte vraiment – soit le mois de la sortie d’Egypte, le premier mois du printemps. La fête de Pessah reste ainsi perpétuellement pour nous la fête du printemps, de ce printemps hébreu qui contrairement à d’autres ne connaît pas d’automne ni d’hiver, parce qu’il nous met sans arrêt en position de départ, dans une vigilance face à l’humain et à sa fragilité qui ne nous laisse pas de répit. Cette vigilance nous fait vivre et nous porte sur les ailes de l’histoire à travers ses exigences infinies grâce auxquelles l’humain se découvre et se construit patiemment.