PARACHA berechit

BERECHIT

Lorsqu’à la fin du récit de la Création, Dieu contemple l’ensemble de son œuvre, il dit : « Et voici, c’était très bon » (Genèse 1, 31). Face à ce satisfecit divin qui semble péremptoire et définitif, que peut-on ajouter ? On ne peut apparemment qu’opiner, et s’efforcer de trouver des raisons dans notre expérience quotidienne pour donner raison à Dieu. On appelle cela la théodicée.

Et c’est dans ce sens que semble aller Rabbi Meïr, lorsque commentant ce « très bon » de Dieu, il le paraphrase en disant : ce « très bon », c’est la mort qui est bonne ! Outre le jeu de mot un peu limite sur lequel il s’appuie pour affirmer cela (« meod » – « très » – serait homophone avec « mavet » – la « mort »…), on peut tout de même se demander en quoi la mort peut être dite bonne, et constituer le sommet de l’accomplissement divin dans l’histoire, son « très bon » ! Notre expérience commune est plutôt contraire à cette affirmation pour le moins emportée… A moins que Rabbi Meïr ne cherche à nous enseigner une espèce de quiétude nirvanesque ou stoïcienne qui nous placerait au-delà des souffrances et nous permettrait d’accepter notre sort fatal par le renoncement le plus humble…

Ou à moins que ce mauvais jeu de mot n’attire notre attention sur son invraisemblance, et nous pousse à chercher au-delà de son apparence première, vers l’ironie qu’il transporte peut-être et vers laquelle il cherche à nous élever. Revenons donc au contexte de ce midrach, et à la question à laquelle il tente de donner sens.

Ce « très bon » divin n’est que la fin d’une série  de « bon » qui ponctuent l’ensemble du récit de la création et couronnent presque chaque acte divin. Or par sa qualité superlative (« très »), il fait surgir une question redoutable face à la qualité de la Création. Imaginons en effet qu’ayant sept enfants, je les présente tous à quelqu’un et ponctue la présentation de chacun d’une appréciation qui se veut positive : pour les six premiers, j’affirme qu’ils sont bons, et puis tout d’un coup au septième, sans raison apparente, j’affirme qu’il est « très bon ». Par ce superlatif, j’ai immédiatement relégué les six premiers dans un statut inférieur, et ce qui paraissait jusqu’alors comme une affirmation positive, se retourne en manque et en lacune par rapport au superlatif que je viens d’user envers le septième ! Avec un peu de malchance, je viens ainsi de jeter les germes de la zizanie et de la jalousie au sein de la fratrie que je voulais louer, et la différence que j’ai inscrite entre les différents biens risque de s’avérer in fine source de mal…

Il en va de même pour la dernière affirmation divine : ce « très bon » fait pâlir les « bons » précédant en les reléguant dans une catégorie inférieure, et introduit de la sorte une faille dans le récit de la Création. Qu’est-ce qui fait ainsi passer le « bon » divin initial – qui aurait été parfait pour la théodicée – au « très bon » final qui vient tout remettre en question ?  La création de l’humain au verset 27… C’est parce que l’homme a été créé que la Création cesse d’être bonne au sens d’un accomplissement, et qu’elle n’est plus que bonne et face à la possibilité désormais ouverte d’un superlatif, d’un « très bon ».

Et l’interprétation de Rabbi Meïr prend alors tout son sens : elle ne consiste pas à dire que la « mort bonne » serait l’équivalent du « très bon » final. Elle consiste à relever ironiquement que le sens du « très bon » révèle tout d’un coup la mort comme seulement bonne. Elle est bonne, parce qu’elle fait partie de l’ordre naturel auquel nous sommes tous soumis, et qu’elle s’impose en lui comme une nécessité : si nous voulons vivre – et nous aimons vivre, nous ne voudrions jamais cesser de vivre -, alors il faut payer le prix de la vie, sa fin, sa finitude, la mort. Mais ce que le « très bon » révèle, c’est que si la mort peut à la limite être considérée comme bonne, ce n’est là qu’une limite – la limite du bon -, et qu’elle est immédiatement dépassée et remise en question par le « très bon ».  La mort ne s’avère « bonne » que d’un certain point de vue, mais du point de vue du « très bon », elle devient insuffisante, à la limite du supportable, et donc aussi insupportable. Elle marque la limite de la Création et son dépassement nécessaire par l’ordre de l’humain, qui est celui de la Révélation, du « très bon ». (Je ne peux que renvoyer ici aux superbes analyses de Rosenzweig sur la mort dans l’Etoile de la Rédemption qui sont la source de cette réflexion).

C’est bien ce que nous vivons chaque fois que la mort touche un de nos proches : nous ne pouvons qu’acquiescer et entériner ce verdict – et donc enterrer celui qui nous a quitté toujours trop vite -, et en même temps refuser que ce verdict ne soit un verdict final, définitif. C’est pourquoi nous n’enterrons jamais nos morts comme nous jetterions de simples objets à la poubelle – ce qui serait le cas si nous considérions la mort comme purement naturelle : nous refusons de les oublier comme la nature semble nous y appeler, et nous plaçons sur leur tombe un signe qui nous permette de ne jamais les oublier et d’attirer l’attention des autres sur le fait que git ici quelqu’un qui est au sens propre inoubliable, et qui ne doit donc jamais être oublié. Nous résistons ainsi au verdict de la mort qui voudrait happer nos proches, et le remettons en question en priant pour que cette personne (Nechamah) soit gardée dans le faisceau de la vie… Car l’humain lorsqu’il s’est approché de nous et nous a interpelé par sa présence, témoigne d’une valeur infinie et d’une dignité qu’aucune mort ne saurait ternir : sa rencontre signifie une ouverture infinie, un événement inoubliable qu’aucune mort ne saurait ternir et encore moins détruire. Il témoigne ainsi d’un « très bon » qui fait pâlir tous les verdicts de la nature et de la mort et exige un plus, un impossible au niveau naturel : une vie éternelle qui témoigne d’une valeur éternelle de l’homme devant Celui qui n’est autre que le Créateur et qui à travers l’homme cherche à élever la nature elle-même à un « plus » qu’elle ne peut contenir, mais qu’elle se doit néanmoins de porter. La qualité éthique de l’humain exige d’être portée dans l’éternité de la valeur dont elle témoigne, dans le regard de Celui qui nous appelle.

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